La lettre aux Amis n°70
Témoignage d'un Maître Soufi
Quelque temps avant Noël, le nouveau Nonce au Sénégal, Mgr Luis Mariano Montegrande, d'origine argentine, vint nous voir en visite privée. Tout en nous exhortant à notre vie monastique contemplative, il nous invita à donner le témoignage de notre vie au monde musulman qui nous entoure, et surtout auprès des musulmans les plus attirés par la vie intérieure, ceux qui se rattachent aux Soufis. L'occasion nous fut justement donnée de connaître un représentant qualifié du Soufisme en la personne de Cheikh Aly N'Daw qui nous fit part de son choix de la non-violence.
C'est un homme d'une cinquantaine d'années, aux cheveux et à la barbe grisonnants, au visage souriant et ouvert que nous accueillons, le lundi 26 janvier. Au signe de croix que le Père Abbé fait en invoquant l'Esprit Saint au début de la causerie, Cheikh Aly répond en mettant la main sur son cœur, nous expliquant par là qu'il veut rivaliser avec nous d'amour envers Jésus-Christ.
La non-violence est un choix, nous dit-il, parce que la violence est innée en l'homme, poussé par ses instincts, comme tout animal qui cherche à s'affirmer et à se défendre. La non-violence est donc à acquérir, elle est du ressort de l'esprit, qui doit se libérer des contraintes du pouvoir ou du milieu où il a été éduqué et où il vit. C'est le choix fait par les Soufis. Mais les Soufis ne se trouvent pas seulement dans l'Islam. Dans l'histoire de l'Humanité, il y a toujours eu des soufis, c'est-à-dire des hommes que Dieu envoie sur terre pour faire entendre sa voix. Ahmadou Bamba à qui Cheikh Aly N'Daw se rattache par l'éducation qu'il a reçue de ses parents wolof, était, selon lui, l'un de ces Soufis qui cherchait à mettre l'homme en relation d'abord avec Dieu, pour répandre ensuite la paix sur les hommes sans distinction de race, de religion et de culture.
Reprenant l'image de Jésus dans l'évangile, Aly N'Daw pense que le soufi imite Dieu qui répand la lumière du soleil sur les bons comme sur les méchants, sans distinction de races, de religions, de cultures, comme la pluie qui se déverse sur tous, comme la terre qui prend tout ce qu'on lui donne, pour le redonner en fruits savoureux : le soufi est à l'image de Dieu lui-même qui ne possède rien parce qu'il donne tout aux autres.
Mais ce message est forcément révolutionnaire là où il se fait entendre : dans les familles, les sociétés, les religions elles-mêmes. Le soufi bouscule les habitudes, en particulier celles de la religion à laquelle il appartient par sa naissance, son éducation, son pays. La démarche du prophète n'est pourtant pas de s'attaquer aux personnes, mais de tenter de les libérer du pouvoir et de l'emprise de la société pour qu'elles fassent une véritable expérience intérieure de Dieu. Tous les saints ont donc eu à subir la persécution ; le Christ est de ceux-là, lui qui a subi la crucifixion de la part des juifs et des romains. Même chose dans l'Islam à partir du moment où le pouvoir s'empare de la spiritualité. La nature humaine est ainsi faite qu'elle met en place des structures qui prennent les autres en charge en les empêchant d'être eux-mêmes, ce qui leur permettrait de prendre conscience de la vie de l'esprit que Dieu leur a donnée. Quant au Christ, son enseignement tourne autour de la conscience. On le voit, par exemple, lorsque les juifs lui amènent une femme surprise en péché d'adultère. Dans sa réponse au dilemme qu'on lui objecte, soit de condamner en conformité à la Loi, soit de ne pas condamner au nom de la miséricorde de Dieu, Jésus renvoie chacun à lui-même, à la voix de sa conscience. Il renvoie à une conversion intérieure. C'est cela la démarche de la non-violence. Commençant par appeler à la conversion intérieure, elle permet ensuite de bâtir la paix. Bien se rappeler que cette attitude n'est jamais figée, bloquée par des décrets, des lois rigides, car la société évoluant, il faut s'adapter à toutes les situations. L'important, c'est d'éveiller la conscience, de réveiller en chacun l'esprit de la religion à laquelle il appartient. Comme on l'a dit, ceci entraîne forcément de l'opposition, mais c'est normal, et c'est même un bien, parce que l'opposition suscite le mouvement. Le danger est de se contenter de la forme religieuse au lieu d'approfondir son chemin. On fait alors le deuil de l'esprit, pour légitimer les pratiques du héros, sans en comprendre l'esprit. Mais c'est une réalité de l'être humain lorsqu'il n'a pas été éduqué à vivre avec l'esprit. L'enfant est éduqué à l'envers, comme si on lui disait que c'est la lune qui éclaire le soleil ! Ainsi, on vit trop souvent la culture extérieure de la foi, plutôt que la recherche de Dieu. Cela vient de l'héritage affectif et social, qui devient vite inconditionnel, intégriste. Et l'inconditionnel en matière de religion est toujours violent.
Terminant son brillant exposé, Cheikh Aly N'Daw nous invite à sortir de nos habitudes, afin de vivre en présence de l'Être, dans la non-violence, point commun de toutes les religions, si elles sont vécues dans l'Esprit.
