La lettre aux Amis n°74
Le mot du Père Abbé

Pour ne pas devenir une idéologie ou un pur exercice mental, dit Benoît XVI dans son Message de Carême, l'aide a toujours besoin de concret pour faire face aux situations de misère.
Chers Amis,
C'est avec des sentiments de profonde gratitude, une fois de plus, que je viens vous saluer à travers ces lignes, en début de l'année 2009 déjà bien engagée. Heureuse et Sainte Année, à la grâce de Dieu !
Nous entrons dans cette période riche du Temps de Carême qui prépare les chrétiens à la Pâque du Seigneur, en suivant de plus près le Christ qui accomplit la volonté de son Père ; il le dira lui-même : Ma nourriture, c'est faire la volonté de Celui qui m'a envoyé.
Jeûner volontairement nous aide à suivre l'exemple du Bon Samaritain, qui se penche et va au secours du frère qui souffre. En choisissant librement de se priver de quelque chose pour aider les autres, nous montrons de manière concrète que le prochain en difficulté ne nous est pas étranger. C'est précisément pour maintenir vivante cette attitude d'accueil et d'attention à l'égard de nos frères que j'encourage les paroisses et toutes les communautés, à intensifier pendant le Carême la pratique du jeûne personnel et communautaire, en cultivant l'écoute de la Parole de Dieu, la prière et l'aumône. À bien y regarder, le jeûne a comme ultime finalité d'aider chacun d'entre nous, comme l'écrivait Jean-Paul II, à faire un don total de soi à Dieu (Benoît XVI).
Ce temps du partage avec le prochain est, par le fait même, un moment privilégié de recherche d'une intimité plus grande avec le Seigneur. Ainsi donc, le Carême nous dispose-t-il mieux aux célébrations pascales, avec un cœur purifié et bien disposé.
Voici quelques nouvelles de l'Abbaye. Nous sommes tous touchés par la crise économique mondiale. Si les pays dits « développés » sont touchés combien, à plus forte raison, les pays dits « sous-développés » ? Le Sénégal est donc touché de plein fouet. Sur la question d'une telle ampleur, nous ne sommes point naïfs ni dupes. Mais malgré les soubresauts, nous restons sans agitations, le regard fixé droit sur Celui qui a dit : Sans moi, vous ne pouvez rien faire, et encore : Je suis toujours avec vous jusqu'à la fin des temps !
Mais concrètement, qu'allons-nous faire ? Nous contenter de vaines complaintes sur la situation désastreuse de la crise financière mondiale ? Non, nous avons une chance d'avoir une bonne santé, une intelligence saine et du monde encore en famille. Nous nous organisons en conséquence. Cette organisation du travail lucratif est loin d'être parfaite mais nous nous y sommes mis avec entrain et plein de d'espoir.
Il y a un peu plus d'un an, nous avions lancé l'Agro-alimentaire qui donne de bons résultats, mais son installation est encore de fortune. Nous souhaiterions développer ce domaine pour ne pas trop perdre nos fruits du verger.
Nous nous attelons aussi à la réorganisation de notre Centre d'accueil, autrement dit, de l'Hôtellerie externe, le « Bois de Manguiers » (ou Notre-Dame de l'Espérance).
En même temps que la communauté grandit, nous nous sentons lâchés progressivement par nos anciens Frères et nos Amis si méritants des débuts de Keur Moussa. Je fais d'abord mention ici du Père Bertrand Bazin, que le Père Dom Roy, alors deuxième Abbé de Fontgombault, nous avait prêté dans les premières années de la fondation. Nos anciens ont gardé du Père Bertrand le souvenir de son inépuisable dévouement dans les durs travaux d'aménagement et de construction des locaux. Depuis son retour à Fontgombault, puis à Randol, Dom Bertrand ne cessait de manifester son fraternel et priant souvenir pour Keur Moussa, et accueillait avec joie nos Frères sénégalais en visite à Randol. En retour, nous prions de tout cœur pour le repos de son âme.
Mentionnons aussi le décès de Monsieur Jean Foyer, Membre de l'Institut et de l'Académie des Sciences Morales et Politiques. Grand ami de Solesmes par ses origines sarthoises, il fut un bienfaiteur insigne de Keur Moussa lors de la fondation et de la construction du monastère. Sa mémoire restera présente dans nos prières.
L'expérience douloureuse aussi de la séparation toute récente de Frère Jacques Léturmy, de Monsieur Gérard de Ribes et du Docteur Jacques Piel. Cette Lettre en fait mémoire dans les pages suivantes ; nous sommes invités à prier pour eux, et aussi à réfléchir sur l'avenir. Par la force des choses, le poids de l'âge s'impose, les générations se succèdent, l'histoire suit son cours : c'est la règle universelle que nous avons le devoir d'interpréter chrétiennement. Présentement, nous sommes dans un dilemme : ou bien former la relève, ou périr faute de continuateurs crédibles de la tradition reçue comme un bel héritage de nos anciens. Chers Amis, vous comprenez notre préoccupation qui est double, à la fois de survivre et de transmettre la vie. C'est un défi magnifique auquel nous sommes affrontés. Nous essayons de le relever avec honneur, j'allais même dire avec une certaine fierté, l'humilité restant sauve.
Plusieurs de nos jeunes sont en formation, soit sur place à l'Abbaye, soit à l'extérieur, en France notamment, dans nos monastères sensibilisés à cette difficulté. Notre reconnaissance est grande à l'égard des Abbayes qui nous ouvrent largement les portes.
Nous n'oublions pas non plus Séguéya, la filiale de Keur Moussa. Malgré ses cinq ans accomplis, l'enfant ne marche toujours pas sans appui extérieur. Mais il est bien portant. Pour qu'il puisse marcher, chers Amis, donnez-lui les moyens qu'il a le droit d'attendre de vous : l'espérance de vie que vous lui accordez est son support de salut !

Le 25 avril prochain aura lieu l'ordination sacerdotale du Frère Athanase Mancabou, que nous avons envoyé rejoindre la communauté, à Séguéya, au terme de ses six années de formation en France et en Belgique, où il a obtenu sa Maîtrise en théologie à la Faculté de Théologie de la Compagnie de Jésus à Bruxelles. Il sera le premier à être ordonné sur place, en Guinée Conakry.
Le 10 février, nous avons célébré avec joie le jubilé d'Or (50 Ans) de Mère Abbesse de Keur Guilaye et le Jubilé d'Argent (25 Ans) de Sœur Myriam. Les deux communautés étaient réunies autour du Nonce Apostolique venu pour la circonstance.
Parmi les événements marquants qui vous sont présentés dans cette Lettre, signalons le beau témoignage d'un musulman soufi, venu nous parler de la non-violence dont il est un courageux apôtre. Il y manquait, certes, l'éclairage de la foi chrétienne au Christ Rédempteur, par qui Dieu a réconcilié tous les êtres, en faisant la paix par le sang de la croix (Col 1, 20). Mais son appel à sortir de nos habitudes, afin de vivre en présence de l'Être nous a fortement interpellés.
Merci, chers Amis, pour le partage. Merci pour le soutien fait dans la discrétion. Ce qu'ignore l'autre main, le Père le reconnaît dans le secret. La crise économique ne porte-t-elle pas un message de salut à l'échelle mondiale, comme à l'intérieur de nos communautés aussi bien que de chaque individu ? Ce message, nous l'intériorisons et en faisons l'objet de notre prière de tous les jours.
Que Notre-Dame nous vienne en aide ! Malgré les temps difficiles et parfois sombres, la Mère du Sauveur est toujours là, très attentive à nos besoins : Ils n'ont pas de vin ! Et, comme nous le rappelle le pape Benoît XVI, elle est la Mère de toutes nos joies, « Causa nostrae laetitiae. »
† fr. Ange-Marie Niouky
abbé
