La lettre aux Amis n°71
La kora chromatique
Depuis cette année la commercialisation de la kora chromatique a commencé. C'était un projet très ancien puisque le f. Michel Meugniot, le créateur de l'atelier avait dans ses cartons un projet de kora chromatique, c'est-à-dire une kora permettant de moduler certaines cordes (les monter ou les baisser d'un demi ton) pour pouvoir jouer dans d'autres tonalités.

Une expérience très significative s'est déroulée en Angleterre en 1997. Invité par le P. Philip Gaisford, maître de Chœur de l'Abbaye bénédictine de Worth, j'ai eu l'occasion de présenter la kora à différentes communautés monastiques et religieuses. Comparant la kora aux divers instruments qui accompagnent la prière liturgique de l'Office, tous furent unanimes à préférer la kora à l'orgue qui « écrase le chant », à la guitare qui est très difficile à bien jouer (et pas seulement « à gratter ») et à la cithare à la sonorité métallique et qui est imprécise pour le rythme. Par contre la kora ne pouvant être accordée qu'en une gamme donnée (Fa Majeur par exemple), ne peut être modifiée au cours d'un office ou d'un chant, ce qui limite son utilisation à un répertoire limité. On voit l'intérêt des recherches qui furent faites pour obtenir que la kora puisse accompagner tous les chants proposés par la liturgie.

Levier baissé = cordes haute

Levier élevé = cordes basse
Les cordes vibrantes sont régies par une équation reliant 4 paramètres : la longueur de la corde, son poids (ou son diamètre si le matériau est homogène), sa fréquence (qui détermine la hauteur du son, la note et la tension de la corde. Ces 4 éléments sont reliés par une équation mathématique. Si je veux changer la note, la fréquence, je dois modifier un autre paramètre. Comme on ne peut changer de cordes, il reste 2 possibilités : changer la tension (comme pour la cithare d'En Calcat) ou la longueur (comme les harpes classiques). Tout cela nécessita de nombreux essais :
Au début, nous ajoutions de petites cales en bois qui avançaient le sillet en diminuant la longueur de la corde vibrante, mais n'obtenaient pas une précision absolue, ni un son vraiment homogène par rapport aux cordes non modifiées. Bientôt ces cales furent remplacées par des petites pièces métalliques pivotantes, mais les inconvénients étaient également nombreux.
Nous inspirant alors de la cithare d'En Calcat, nous avons monté sur le chevalet un système de leviers réglables qui ne modifiaient que 4 cordes (2 Mi et les 2 Si). Mais ce procédé alourdissait considérablement le chevalet, étouffant beaucoup la sonorité de la kora. Nous avons finalement découvert les harpes de la CAMAC, entreprise de harpes celtiques et classiques située au Nord d'Ancenis.
Paradoxalement c'est à la Martinique que s'est faite cette découverte, lors d'un séjour dans le monastère de notre Congrégation près de Fort de France. La CAMAC venait de mettre au point un nouveau procédé, cher mais parfait (pas de frottement et donc pas d'usure des cordes !). Mais il fallut repenser complètement le profil de la hampe de la kora. La première kora expérimentale était terminée en 2002 et fut expérimentée pendant 1 an à l'Abbaye d'Abou Gosh, en Israël.

Certes, encore de multiples perfectionnements durent être trouvés pour que le système soit parfaitement fiable. Pour cette tâche il faut mentionner l'aide de M. Réza Debboub, qui a numérisé la kora en 3 dimensions avec un programme particulièrement pointu... ce qui a permis de vérifier et de préciser de nombreux paramètres de fonctionnement et de fabrication. Les 21 cordes de la kora peuvent avoir leur correspondant en bémol ou dièse. Dans la manière de faire à Keur Moussa, les koras sont accordées en La b Majeur quand tous les demis tons sont baissés (si, mi, la et ré bémol), et le La Majeur quand tous les demis tons sont levés (fa, do et sol#). Nous avons donc les gammes de Lab, Sib, Do, Ré, Mib, Fa, Sol et La Majeurs). Il y a peu de pièces liturgiques écrites avec davantage d'accidents. La kora peut donc maintenant s'adapter au répertoire liturgique existant. Puissent ces modifications permettre à la kora de se développer et d'atteindre une perfection formelle et technique qui lui permettra de tenir sa place dans le patrimoine musical mondial.
Frère Luc Marie BAYLE

