La lettre aux Amis n°70

Sommaire

Abba Philippe et Keur-Guilaye

Avec les moniales

Alors que nous allions faire mémoire de nos quarante ans de présence au Sénégal, Abba Philippe nous a quittées. Il est difficile de dire tout ce que nous lui devons et pour quoi notre gratitude est immense. En vérité, nous pouvons faire nôtre ce que le Psaume 77 dit de David : « Berger au cœur intègre, sa main prudente nous a conduites ».

Cet anniversaire et ce départ ont été pour nous l'occasion de revisiter nos souvenirs et nos archives et de faire revivre ainsi combien, pendant plus de quarante ans, il a été proche de notre communauté, veillant avec sollicitude sur toutes et sur chacune et, avec le jugement si sûr qui le caractérisait, soutenant, conseillant, orientant, guidant notre marche dans cette « sainte aventure » qu'est une fondation.

L'arrivée des moniales

C'est lui, - que l'on appelait alors le Père Supérieur, avant de l'appeler le Père Prieur, puis le Père Abbé, et enfin Abba, ce qui résumait tout - c'est lui qui obtint du jeune archevêque de Dakar, Mgr Thiandoum, le 29 juillet 1965, la demande formelle si attendue par les moniales de l'Abbaye Sainte Cécile de Solesmes, de venir fonder à leur tour au Sénégal. Ses judicieux conseils sont à l'origine du caractère progressif de notre implantation : voyages de prospection, envoi d'un premier petit groupe de moniales pour apprendre à connaître l'Eglise et le pays, pour choisir un terrain et y faire bâtir le monastère. Marchant au pas de la Providence, sur laquelle « il ne voulait jamais enjamber », il nous a accompagnées sur le chemin, soucieux avant tout d'assurer à la communauté une nourriture spirituelle solide et continue et veillant à la formation et à l'épanouissement des vocations qui se présentaient. Il nous a préparées ainsi à l'importante étape de l'autonomie de notre prieuré en 1993.

Avec Mère Prieure

Tant que ses forces le lui ont permis et même au delà, chaque mercredi après les matines de Keur Moussa, il partait à pied, qu'il fasse déjà jour ou encore nuit, son sac plein de livres et de cahiers en bandoulière, au besoin une lampe torche à la main, pour rejoindre Keur Guilaye à travers les pistes sablonneuses qu'il connaissait par cœur ; il arrivait avant nos Laudes, auxquelles il assistait après avoir déjeuné. Puis venait la conférence, les rencontres avec les sœurs et enfin la messe à 11h15, où il nous donnait encore une substantielle homélie. Après la messe, on le reconduisait en voiture, mais souvent il était attendu à la sortie de l'église par une hôte, un quémandeur, un ouvrier voulant profiter d'un « lift », etc...

Préchant à Keur guilaye

Ses homélies nous faisaient parcourir et approfondir, année après année, l'Evangile et le cycle liturgique à travers les lectures de la messe. Dans ses conférences, il nous a commenté, inlassablement et à fond, tous les grands textes du magistère de Jean Paul II, avec une prédilection pour les Encycliques sur la Miséricorde divine et l'Esprit Saint et pour la charte de la vie religieuse, Vita Consecrata, auxquelles il revenait toujours. Il nous a aussi fait des conférences liturgiques et donné des cours de philosophie (une Introduction), de Théologie (surtout de théologie morale selon la grande tradition thomiste) et, dans les premières années, un commentaire suivi des premiers chapitres de l'Evangile de Saint Jean et du début de la Règle de Saint Benoît. Mais quel que soit son sujet, il faisait toujours une référence explicite, à un moment ou à un autre, à notre vie et à notre Règle monastiques, conduisant de la doctrine à sa mise en œuvre pratique.

Lors de la profession d'une soeur

Où puisait-il une telle richesse d'enseignement et une telle attention délicate à chaque personne qui venait à lui ? Dans une prière et une lecture assidues qui nourrissaient son âme de contemplatif, dont l'unique objectif était la recherche de Dieu, depuis le jour où il avait été saisi par Lui : « Je suis une conquête du Christ Roi » disait-il fièrement, en référence au jour où il découvrit la vie monastique à Solesmes. Comme nous l'écrivait une moniale qui l'a bien connu : « Belle vie s'il en fût, d'un seul élan, à l'écoute attentive du Saint Esprit, soit pour aller de l'avant, soit pour patienter dans l'obscurité et durer ».

Cérémonie de profession

Abba Philippe venait aussi à Keur Guilaye pour nos grandes fêtes : professions, jubilés, Saint Jean Baptiste, Sainte Scholastique surtout, dont il avait le génie de parler chaque année de façon nouvelle. Il voyait dans les relations de Benoît et Scholastique le modèle de celles qui devaient régner entre nos deux communautés de Keur Moussa et Keur Guilaye : une sainte émulation et une fraternelle complémentarité. Lorsque nous avons chanté avec nos Frères le Suscipe de nos professions autour du cercueil d'Abba Philippe, le jour de ses funérailles, nous nous sommes engagés ensemble à demeurer fidèles à son héritage et à le faire fructifier : que sa prière et celle de nos amis nous y aident.

Le dernier adieu à Keur Guilaye
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