La lettre aux Amis n°70

Sommaire

Homélie prononcé par le frère Dominique le 23 décembre 2006

Abba Philippe et le f Dominique
Abba Philippe et le f Dominique

Excellences,
Monseigneur Adrien Sarr, Archevêque de Dakar,
Mgr Jacques Sarr, évêque de Thiès,
Mgr Benjamin Ndiaye, évêque de Kaolack,
Très Révérend Père Dom Ange-Marie Niouky, Abbé de Keur Moussa,
Monseigneur le Secrétaire de la Nonciature,
Chers Prêtres diocésains et religieux venus nombreux ce soir concélébrer et prier avec nous
Révérende Mère Prieure de Keur Guilaye
Révérende Mère Noëlle Bénédicte, Prieure Générale des Servantes des Pauvres, Monsieur le Ministre Joseph Ndong et Messieurs les Représentants des Autorités Civiles
Chers frères, sœur et petit neveu d'Abba Philippe,
Et vous tous enfin, Frères et Sœurs, venus prier avec nous pour le repos de l'âme de notre vénéré Père Abba Philippe et témoigner de votre reconnaissance envers celui qui fut le Père Fondateur de l'Abbaye de Keur Moussa.

Nous saluons tout particulièrement nos Sœurs Servantes des Pauvres venues entourer de leur affection et de leurs prières leur Sœur très aimée Marie Odon et la conduire jusqu'à sa dernière demeure, au petit cimetière de notre village.

Comme si le Seigneur voulait nous proposer deux visages d'un même Amour, le sien, Sœur Marie Odon est décédée presque en même temps qu'Abba Philippe : un grand Abbé qu'Il a placé à la tête du troupeau à lui confié, et une petite Servante des Pauvres ou mieux, une Servante de Dieu dans ses Pauvres, les humbles, les passants de la rue, les frères, les sœurs et le tout venant qui grimpait les étages de l'Imprimerie Saint Paul à toute heure du jour, quelques fois pour des riens, ou plutôt non : jamais tout à fait pour rien, mais pour voir Dieu dans le sourire de sa Servante, Pium ostendere Patrem : Montrer le Père miséricordieux, ou encore la tendresse du Père des miséricordes, celle du Père de la parabole de l'« Enfant prodigue ».

Vous l'avez reconnu, j'ai cité la devise d'Abba Philippe, comme nous appelions le premier Abbé de Keur Moussa, lorsque après 40 ans de gouvernement, il dut se démettre de ses lourdes charges entre les mains de son successeur le Père Abbé Ange Marie. Ostende nobis Patrem et sufficit nobis, Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit ! C'est le passage de l'évangile qui a inspiré la devise et le programme abbatial de Dom de Ribes. Un programme qu'en silence Dieu enracina secrètement dans l'âme de notre Père depuis sa petite enfance au sein d'une famille profondément chrétienne.

Philippe enfant

Abba Philippe était fier de dire qu'il était né presque le même jour que la Sainte Vierge, un 7 septembre, en 1920, la veille de la fête de la Nativité de Notre Dame, 8 septembre. Ce jour-là, le plus beau de l'année, puisqu'il fut l'aurore de notre salut, dit la Liturgie de ce jour, Philippe Marie fut baptisé, enveloppé du manteau marial de l'innocence. Sa famille habitait Paris, mais avait ses racines au pays de Bernadette, où les parents conduisaient chaque année leurs enfants, leur apprenant à prier Marie Immaculée à la grotte de Lourdes. Il ne faut pourtant pas cependant canoniser trop vite le jeune Philippe, l'aîné de la famille, et qui le faisait savoir, apprend-t-on de source sûre : très volontaire et très taquin avec ses frères et sœurs, Philippe les faisait souvent enrager, faisant perdre patience à sa mère ! Il aimait jouer, certes mais il fallait qu'il gagne !

Philippe louveteau

Sa tante et sa marraine, Marie Rose Champetier de Ribes, devenue clarisse à Mazamet dans le Sud-Ouest de la France m'a rappelé elle-même que le jeune Philippe avait été semeur de batailles, ce qui incitait la sainte marraine à redoubler ses prières ! Toutefois, le scoutisme marqua Philippe de façon décisive, et lui fit rencontrer des prêtres remarquables, dont l'abbé Le Roux, prêtre parisien, qui lui fera connaître Solesmes en son temps.

le scout

Ayant terminé ses études secondaires et réussi facilement son baccalauréat, Philippe entre en 1937 au lycée Louis le Grand pour y préparer le concours d'entrée à l'Ecole Polytechnique transférée alors à Lyon en 1940 à cause de la guerre. Là, il se fait remarquer non seulement par ses succès d'étudiant, mais par ses qualités d'entraîneur et d'amis qu'il aide de son mieux. Nous découvrons ici un trait de son caractère qu'on retrouvera tout au long de sa vie. Lorsqu'il prend conscience d'une misère, son cœur s'émeut et il lui arriva de prendre des risques étonnants. Je l'ai vu à Solesmes, alors qu'il était prieur, s'intéresser à des clochards. A l'un deux, il consentit à lui fournir un petit logement à l'intérieur de la clôture, le temps, pensait-il, de tenter d'inculquer à ce buveur invétéré, les rudiments d'une vie normale. Mais, un jour où le brave homme eut l'aubaine de trouver dans les caves de l'Abbaye une bonne bouteille oubliée là par mégarde, le joyeux buveur se mit à chanter à tue tête sous les voûtes silencieuses du Monastère des psaumes jusqu'alors inconnus du répertoire ! Apostolat malheureux, mais révélateur de la tendresse cachée d'un cœur que le Seigneur voulait tout à lui.

Le polytechnicien

En effet, à 23 ans, sacrifiant l'avenir brillant que lui offraient ses diplômes de polytechnicien, il entra à Solesmes, en 1943, en pleine guerre, attiré par Dieu présent dans cette « forteresse de prières » comme on a parfois appelé l'Abbaye Saint Pierre, qui dresse ses contreforts de granit, en bordure de la Sarthe. On notera qu'il y reçut l'habit monastique le 23 Décembre, date qu'il affectionnera beaucoup et qui est celle-là même où nous conduisons sa dépouille mortelle au lieu de son repos. Il fit sa première profession le 8 Septembre 1945, et sa profession solennelle encore le 8 Septembre, toujours en cette fête de la Nativité de Notre Dame qui le poursuit pourrait-on dire, depuis son baptême !

L'officier

Prêtre à 30 ans, il est nommé seulement trois ans plus tard Prieur claustral de la grande Abbaye qui comptait alors près d'une centaine de moines. Un Prieur n'est pas un second Abbé, mais un fils aîné qui seconde le Père en tout ce qu'il lui confie, partageant parfois ses soucis, - soucis qui furent nombreux à cette époque où le vieil Abbé Dom Cozien devait gérer une grande communauté, avec de vénérables anciens, quelque peu émus parfois de la promotion rapide du jeune Père de Ribes, - mais promotion méritée par l'ardeur de la vie toute donnée à la seule recherche de Dieu. Il tenait cela de la densité doctrinale reçue du Père Maître d'alors à Solesmes, Dom Edouard Roux, que les premiers fondateurs de Keur Moussa ont tous connu au noviciat. Il est juste de nommer ici cette grande figure de moine, qui sera plus tard le fondateur et le premier Abbé de Fontgombault, car il aura marqué l'équipe fondatrice de Keur Moussa en 1963.

La <sup>1e</sup> pierre de Keur Moussa

Ceci nous amène à l'œuvre capitale que Dieu confia à Dom de Ribes : la fondation de Keur Moussa. Celle-ci, longuement désirée par l'archevêque de Dakar d'alors, Mgr Le Febvre, puis par son successeur, Mgr Hyacinthe Thiandoum, fut décidée par le nouvel Abbé de Solesmes, Dom Jean Prou, qui nomma le Père de Ribes Supérieur de la fondation en 1961.

Les fondateurs

Le P. de Ribes rejoignit aussitôt sa mission, établie dans la brousse sénégalaise qui environnait le Grand Séminaire de Sébikhotane et le Carmel, mais en direction du village de Keur Moussa, éloigné d'environ 5 à 6 Km. Sans l'accueil et le soutien spirituel et matériel constant des Pères du Séminaire et de toute la Mission, le terrain à peu près vide d'arbres et de végétation, sans eau à l'époque, sans chemin d'accès, sans chrétiens dans le voisinage immédiat, serait-il ce que nous le voyons aujourd'hui ici même ? Les photographies d'archives sont révélatrices du miracle de Keur Moussa, exprimé dans sa devise tirée du prophète Isaïe « Et le désert fleurira ». Après Dieu, en effet, il faut en savoir gré à l'Église qui accueillit si généreusement les pionniers de Keur Moussa.

L'installation du nouvel abbé

La main de Dieu, en effet, fut sur notre Père fondateur et sa petite équipe. Il faudrait parler des bons contacts avec la population musulmane, de la réponse que le Père fondateur et ses frères donnèrent aussitôt que possible aux appels de la population en matière d'éducation et de santé : premier témoignage chrétien donné aux peulhs, wolof et serer de cette brousse. C'était, ne l'oublions pas, les années de l'après Concile. Avec grande foi et prudence, le Père de Ribes, encouragé par Solesmes, engagea l'inculturation de la vie monastique et de la Liturgie : décision courageuse qui fut, pour une bonne part, la cause des progrès rapides du petit prieuré, qui, sans tapage développa ses structures d'indépendance jusqu'à atteindre en 1984 le statut d'Abbaye avec près de 40 moines, dont plus des 2/3 composés de sénégalais. Le Père de Ribes fut alors élu premier Abbé et béni quelques jours plus tard par Mgr Pierre Sagna, évêque de Saint Louis, le 11 février 1984, jour de la fête de Notre Dame de Lourdes. Marie manifestait là encore sa présence !

Je ne puis pas poursuivre plus avant l'histoire de l'Abbaye sénégalaise, histoire assez étonnante dans ses développements successifs et qui se confond avec celle de notre premier Abbé, sans parler de la venue de nos Sœurs Servantes des Pauvres et des moniales de Keur Guilaye : les unes comme les autres bénéficièrent de l'esprit missionnaire et ecclésial de Dom de Ribes, soucieux d'éveiller, de ranimer et d'encourager de toutes manières les débuts et la croissance des deux communautés actives et contemplatives, puis de celle des Servantes des Pauvres de Dakar.
Sœur Marie Odon fut, avec Mère Bernadette Joseph, elle aussi tout récemment rappelée à Dieu, l'une des fondatrices des communautés des Servantes des Pauvres. Parmi cette nombreuse foule de fidèles venus ce soir, combien pourraient témoigner de la charité sans faille de nos Sœurs ! Un jour où nous visitions un village enclavé dans les collines qui précèdent Thiès, nous avons entendu le chef d'un village nous dire spontanément : « Vos Sœurs ont sauvé notre village et nos enfants ! » Oui, chères Sœurs Bernadette Joseph, Pascale, Romuald, Marie Jean-Paul, Marie Odon, toutes brûlées du zèle de l'Amour, vous avez entendu ces paroles du Christ à la fin de votre vie : Ce que vous avez fait à l'un de ces petits, c'est à moi que vous l'avez fait ! Je disais en commençant qu'en rappelant à lui presque le même jour Abba et Sœur Odon le Seigneur voulait nous proposer deux visages d'un même Amour : Pium ostendere Patrem : Montrer la tendresse miséricordieuse du Père.

Keur Guilaye

Du monastère de Keur Guilaye, ouvert sur les collines de Thiès, s'élève comme un encens depuis 40 ans la prière des moniales. Abba fut pour beaucoup dans cette implantation des Bénédictines de Sainte Cécile de Solesmes en terre sénégalaise. Aussi longtemps que sa santé le lui permit, il aimait chaque semaine y venir à pied, livre ou chapelet en main, pour donner conférences et conseils spirituels à toutes et à chacune. Il y trouvait en retour au temps des épreuves, le réconfort de belles amitiés soudées dans la prière. L'évêque de Thiès, Mgr Jacques Sarr, lui aussi très attentif et présent à son monastère de contemplatives, saurait mieux que moi témoigner ce qu'apporta et continue de donner, jour après jour, le poumon spirituel du diocèse, comme il aime à désigner ses moniales de Keur Guilaye. On retrouve ici en terre sénégalaise et au XXI° s, la grande tradition de l'Eglise depuis Saint Athanase, Saint Basile, Saint Ambroise, Saint Augustin, Saint Hilaire et tant d'autres évêques qui entouraient leurs évêchés d'une sorte de rempart de prières.

Aujourd'hui, c'est l'Eglise qui est en Guinée Conakry qui appelle les moines, après avoir fait venir des bénédictines. Le Père de Ribes invité à y répondre, mais devenu trop âgé pour cette nouvelle aventure, la confia à Dom Ange-Marie : Depuis trois ans, Saint Joseph de Séguèya en Guinée a répondu à l'appel de l'Eglise.

Abba Philippe

En retraçant bien superficiellement l'histoire de cette longue vie de notre Père dans la foi, je repense à cette parole du Seigneur : on juge l'arbre à ses fruits. Récemment, on nous citait dans une lecture communautaire cette pensée de Newman : Le Christ se fait voir quand on se retourne. C'est bien en revenant sur le parcours des 87 années du Père de Ribes, qu'on aperçoit le travail merveilleux de la grâce, le passage du Christ dans sa vie. Dieu lui a caché le plus souvent les fruits de son travail pour purifier ce qui restait de trop humain dans sa nature d'homme fort, doué pour le commandement. Dans les derniers mois de sa vie, il confessait à tout moment, et même, j'en suis témoin, avec larmes, qu'il n'avait rien fait qui mérita d'être récompensé. En fait, Dieu le taillait comme le vigneron de l'évangile, pour qu'il donnât à ses fils le fruit le plus savoureux de tout l'évangile et mis par saint Benoît au cœur de sa Règle : le fruit de l'humilité du petit enfant. Mais Dieu a donné des signes très parlants de sa particulière bénédiction sur notre Père bien aimé. O Sapientia, O Sagesse du Très-Haut qui atteignez le commencement et la fin de toutes choses chantait l'Église le jour de la mort d'Abba et jour anniversaire de la vêture monastique du jeune Philippe Marie de Ribes : Vous disposez de tout avec tant de force et de douceur ! -O Emmanuel, notre Roi, attente et Sauveur attendu de tous les peuples, chante encore l'Église dans sa liturgie d'aujourd'hui, Venez, Seigneur notre Dieu ! Oui, venez parmi nous, fortifiez notre espérance et notre marche vers vous ! En cette veille de Noël, où le ciel et la terre crient leur joie, ces deux morts placés sous nos yeux sont un grand signe d'espérance sur notre terre sénégalaise :
la petite servante - sœur Marie Odon - devenue si grande à nos yeux puisqu'elle nous montre le chemin de Bethléem par le don de tout son être aux plus petits et aux pauvres au point d'en avoir perdu la vie, et
le grand abbé, devenu si petit à la ressemblance de l'Enfant de la crèche pour nous apprendre à être doux et humbles de cœur.

Avec Mgr Jacques Sarr
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