La lettre aux Amis n°69
Une Journée à Séguéya
Depuis la construction de nouveaux bâtiments conventuels provisoires (chapelle, réfectoire, chapitre et cellules) et l'érection en Prieuré simple, la Communauté de St Joseph mène sa vie monastique d'une manière très simple et assez conforme à celle des autres communautés de la Congrégation, avec tout de même une petite touche africaine, et même guinéenne, qui lui donne son cachet propre.
Lever à 5h30, sauf pour le frère qui, une fois par semaine, fait les courses à Conakry (120 Km) et doit prendre la route dès 4h. du matin, sous peine d'arriver à la mi-journée. Les Vigiles commencent dès 5h 45. D'une façon générale tous les Offices sont entièrement chantés et accompagnés soit de la kora soit du tam-tam pour certaines pièces rythmées. Il n'est pas rare que cet office se termine à la lumière des cierges ou des lampes électriques, car l'installation d'énergie solaire aurait besoin, depuis les nouvelles constructions, de voir ses capacités augmenter quelque peu.
Les Laudes (7h 30), précédées d'une petite heure de 'lecture de la Bible', sont célébrées à la lumière du soleil levant qui emplit de ses rayons la petite chapelle, dont l'orientation, plein EST, est tout à fait traditionnelle. Après avoir ainsi chanté les louanges du Créateur, les frères se rassemblent à la Salle du Chapitre, pour écouter le Père Prieur, commenter les lectures de la messe ou donner un enseignement sur la fête du jour. C'est aussi le moment où les frères peuvent échanger et communiquer entre eux, à propos de diverses activités prévues pour la journée ou les jours à venir.
Avant de commencer le travail manuel, les frères se réunissent encore à la chapelle pour le petit office de Tierce et ainsi consacrer au Seigneur les heures de la matinée, tandis que l'un des trois prêtres de la communauté enfourche son vélo pour aller célébrer la messe conventuelle chez les Sœurs bénédictines de Sainte Croix, à environ 2 Kms.
A 8h 30 les ouvriers se présentent dans la cour du monastère pour l'embauche de la journée. Le frère Maixent, cellérier de la communauté, distribue le travail, répartit les uns et les autres, selon les demandes que lui ont présentées les frères, et chacun part avec son outil, qui une bêche, qui une pelle, qui un coupe-coupe, tandis que le bouvier attelle sa paire de bœufs pour travailler dans la boue du bas-fond, et que le frère Dieudonné apprête éventuellement le tracteur pour labourer sur le coteau ou faire des transports. Pour l'instant les frères cherchent à mettre en valeur la propriété que l'archidiocèse leur a acquise : essentiellement un petit vallon de 3 ou 4 ha où l'ancien planteur cultivait des bananes mais où l'on cultive actuellement du riz et des légumes (tomates, concombres, pastèques, gombo, oignons...).
Les coteaux sont propices à la culture des ananas qui, sous la direction du frère Maixent et, désormais du frère Noël, prend de l'extension. La première année, 15 000 pieds avaient été plantés, actuellement on en compte près de 80 000. Le frère Noël a entrepris le débroussaillage et la mise en valeur de quatre nouveaux hectares. Le travail 'à la tâche' a été confié à quelques hommes qui abattent, coupent et arrachent à qui mieux mieux, tandis que leurs femmes et fillettes ramassent le bois pour la cuisine et utilisent le terrain nettoyé pour semer quelques légumes, avant que la plantation des ananas ne soit effective.
Le f. Maixent, aidé du f. Cyrille, a la direction du potager et de ses légumes, et le frère Dieudonné celle de la rizière, renouant ainsi avec ses racines casamançaises (la Casamance étant le grenier à riz du Sénégal). Ce dernier a aussi beaucoup à faire pour l'entretien des diverses installations et l'équipement électrique des nouveaux bâtiments : il se fait aider de Pierre, le chauffeur dévoué et aux multiples compétences.
Le frère Epiphane prépare, avec Fidèle le cuisinier, le repas du midi : pas de four électrique ou à micro-ondes, ni même de cuisinière à gaz : tout se fait au charbon de bois, sur de petits réchauds apportés du Sénégal. La nourriture à base de riz et de légumes cultivés dans les champs est assez peu variée mais suffisamment abondante. Dans un pays où l'électricité manque cruellement, il est quasi impossible de conserver au frais viande, poissons et légumes : d'où l'utilisation fréquente de boites de conserve.
En début de semaine le frère Cyrille se transforme en 'lavandière', utilisant aussi une petite machine qui travaille davantage à l'eau froide qu'à l'eau chaude. Le frère Stanislas supervise l'ensemble de ces diverses activités, ayant particulièrement en charge le rangement de la bibliothèque.
En bref, la matinée est occupée aux divers travaux manuels de l'exploitation agricole, de l'entretien des installations et de la bonne marche de la maison.
A 11h 15, la petite cloche 'Marie Antoinette' appelle les frères à la Messe conventuelle, centre et sommet de toute la journée du moine.
Le dimanche, les familles des deux ou trois ouvriers chrétiens viennent y assister, mais en semaine, l'assistance y est quasi nulle, tant que l'hôtellerie du monastère n'est pas ouverte. La liturgie est célébrée surtout en français, la langue officielle du pays. Les frères s'efforcent d'apprendre le soussou, la langue principale de la région, sous la direction de Jean Baptiste, l'ouvrier spécialiste des ananas. La Messe se termine par le chant du petit office de Sexte, ou du milieu du jour.
Le repas est servi à 12 h 30 ou plus exactement lorsque le cuisiner est prêt. Il se prend en silence, comme le prévoit St Benoît, tandis qu'à tour de rôle les frères assurent la lecture soit de la Règle, soit de la Bible et d'un livre d'histoire ou parfois même d'articles de revues ou de journaux. Dernièrement on y lisait un très beau livre du Père Vieira, ancien missionnaire de Guinée et du Sénégal, « L'Église de Guinée à l'épreuve de Sékou Touré ».
A l'issue du repas, les frères chantent l'office de None pour consacrer au Seigneur les heures de l'après-midi, à commencer par le repos de la sieste, toujours bienvenu sous le soleil de plomb de l'Afrique. Pourtant il n'est pas rare que les frères s'en privent, pour une raison ou pour une autre.
L'après-midi est consacrée davantage au travail intellectuel et à la 'lectio divina', quoique les divers travaux manuels ne soient pas totalement exclus, en particulier le soin des malades. A peu près tous les jours un certain nombre de malades, souvent des enfants, se présentent pour se faire soigner, soit de plaies aux jambes, soit d'accès de palu, soit d'autres infections. A tour de rôle les frères Noël et Épiphane se transforment en 'docteurs' et mettent tous leurs soins et leurs talents à soulager, avec les moyens du bord, ceux qui recourent à leur compétence et à leur dévouement, si bien qu'au jour de l'érection du nouveau prieuré, beaucoup de gens croyaient assister à l' « inauguration du dispensaire » !
Les correspondances téléphoniques étant très aléatoires, il n'est pas rare que le frère Stanislas aille à Kindia, la petite ville la plus proche -20 Kms- pour essayer, parfois en vain, de recevoir ou d'envoyer quelques messages sur la Toile.
A 17h 30, 'Marie Antoinette' retentit à nouveau pour appeler les frères à la prière du soir, les Vêpres, chantées au coucher du soleil qui, en Guinée, baisse très rapidement à l'horizon, donnant parfois des spectacles étonnants de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel.
Les frères consacrent ensuite le temps libre à la lecture et à la prière personnelle, jusqu'au repas servi à 19h 30. Un assez long moment est alors consacré à la seule récréation de la journée.
La journée se termine bien sûr par l'office des Complies, à 21 h où chacun confie au Seigneur et à Notre Dame la journée passée et le repos bien mérité. Certaines lampes restent encore allumées, attendant par exemple le frère parti à Conakry et qui ne rentrera que vers 22h ou 23h, à moins que ce soit après minuit, s'il a du aller recevoir quelqu'un à l'aéroport.
Nuit très reposante où l'on n'entend que les grillons, les cigales et mille autres insectes qui, à leur façon, chantent la gloire du Tout Puissant.

