La lettre aux Amis n°68
Rencontre des supérieur(e)s bénédictins de l'Afrique de l'Ouest

Père Martin Neyt
Tous les quatre ans les Supérieurs(es) monastiques francophones de l'Afrique de l'Ouest se réunissent pour une rencontre de travail autour d'un thème choisi (étudié auparavant en chaque communauté) et des partages fraternels.
Pour cette rencontre 2006, Keur Guilaye et Keur Moussa recevaient nos hôtes, représentant 8 pays différents (Guinée Conakry, Burkina-Faso, Côte d'Ivoire, Togo, Bénin, France, Belgique et Sénégal). Nous vous partageons quelques unes de ces réflexions qui vous feront saisir peut-être combien la situation actuelle est difficile pour tous et comme nos soucis et nos joies se retrouvent chez tous nos frères et soeurs des monastères d'Afrique.
Plusieurs invités sont intervenus.
En un premier temps, le Père Martin NEYT, Président de l'A.I.M. (Alliance Inter Monastère), nous a partagé les soucis de cette association qui est au service des Monastères. Puisque le travail était le thème central de cette réunion, il a fait part des problèmes qu'il rencontre et auxquels il doit aider à trouver des solutions concrètes :
L'autosuffisance des monastères, problème difficile dans les circonstances sociopolitiques actuelles en Afrique.
La formation durable de jeunes moines pouvant devenir des cadres des communautés futures.
Le respect de l'environnement est un domaine souvent peu d'actualité en Afrique. Le Père Martin est venu avec un membre d'une ONG : l'ARC, fondée par le Prince Charles de Galles, travaillant dans ce sens en partenariat avec les « Principales religions ».

Frère Elie
La mise en valeur des connaissances dans le domaine de la pharmacopée traditionnelle : Pourquoi l'Afrique ne soigne-t-elle pas ses malades avec ses produits, ses plantes utilisées traditionnellement ?
A Keur Moussa le f. Elie soigne de nombreux malades avec les plantes médicinales du pays. Sa compétence autant que sa prudence à travailler avec des médecins dans les cas difficiles ont gagné la confiance de nombreuses personnes.
Le Père André ARDOUIN, Sous-Prieur et cellérier de l'Abbaye de Ligugé en France, nous a entretenus d'un problème très moderne, auquel tous nos monastères sont confrontés : Les techniques de l'information et de l'informatique.

Père André Ardouin
« Pour nous, moines ou moniales, nous essayons de vivre la sagesse du Christ selon la Règle de saint Benoît. Peut-on cantonner l'informatique à n'être qu'un outil au service de cette sagesse, ou ne risque-t-elle pas d'envahir nos vies au point de nous décentrer de notre propos monastique ? ...Vous êtes pris, vous Africains, et peut-être déchirés, entre plusieurs cultures. On peut m'objecter, qu'après tout, l'informatique n'est qu'un outil, assez neutre, dont l'utilisation n'influe pas tellement sur nos modes de pensée. Je n'en suis pas si sûr. Les outils nouveaux engendrent des comportements et des manières de penser nouveaux. Ce peut être une chance, celle d'une mondialisation bien comprise, où chacun apporte à l'autre le meilleur de ce qu'il a et de ce qu'il est. »
Le travail comme lieu de vie monastique
Le thème a été abordé sous différents angles par un questionnaire envoyé aux monastères, dont voici l'essentiel : Quelles sont les formes de travail dans votre communauté ? Y a-t-il un équilibre entre travail manuel et travail intellectuel ? Qu'est pour vous le travail du moine ? Relations fraternelles dans le travail, relations avec les gens de l'extérieur (ouvriers, clients, Législation du travail dans le pays). Le travail est-il un chemin vers Dieu ?
Monsieur Victor NDIAYE, Consultant sénégalais, a présenté une synthèse des réponses aux questions étudiées par les monastères ainsi que des réflexions personnelles intéressantes sur le monde du travail en Afrique de l'Ouest, soulignant que les bases d'un travail efficace sont, dans les monastères comme dans la société civile, la rigueur et la transparence, qui font parfois défaut.
Le travail dans les cultures africaines

Séance de travail
Au cours de la Session, les monastères ont présenté leur enquête sur le travail dans les cultures africaines. Nous en donnons ici deux exemples :
Monastère de Sainte Marie de BOUAKE, Côte d'Ivoire:
C'est le travail qui fait l'homme. Dès l'âge de dix ans, on donne une poule au petit garçon pour qu'il l'élève jusqu'à ce qu'il ait des poules à vendre. Si cet objectif est atteint, le garçon a prouvé qu'il pouvait assumer des responsabilités et donc se marier. Si tel n'est pas le cas, on l'invite à un travail courageux.
Monastère de l'Etoile Notre Dame de Parakou, BENIN
Le Bariba ne connaît surtout que le travail manuel. Le sens du travail comme service d'Etat relève apparemment de la modernité. En demandant le sens du mot, j'ai senti plus ou moins une difficulté. Plusieurs se contentaient de m'en donner l'emploi. J'ai retenu que le mot bariba signifie « effort, peine qu'on se donne en vue d'un bien, d'un gain, d'un résultat utile ».
Chez le Bariba le travail est vu comme chemin vers Dieu.
Le Père Abbé de Keur Moussa a conclu cette session par une conférence sur le thème : « Le travail chemin vers Dieu » dont voici quelques extraits :
« Il faut se poser la question : Quel est le travail qui aide le moine à monter vers Dieu ? Quel est le travail qui ennoblit l'homme ? A cela il faut répondre d'abord que ce n'est pas le travail lui-même, mais la fin qu'on lui donne et la manière dont on l'accomplit.
Le Monachisme chrétien n'est pas une fuite des soucis du monde pour mener une vie calme et facile. Mais une marche laborieuse à la suite du Christ sur la voie étroite du renoncement. C'est dans ce dessein que les moines égyptiens s'en allaient vivre en plein désert dans les conditions les plus inconfortables.
Un ancien demeurait dans le désert, à douze milles de l'eau. Un jour qu'il allait en puiser, il perdit courage et se dit : « Pourquoi m'imposer cette fatigue ? Je vais aller habiter près de l'eau. » Il venait d'achever ces mots quand, se retournant, il vit quelqu'un le suivre en comptant ses pas. Il lui demanda : « Qui es-tu ? » L'autre lui répondit : « Je suis un ange du Seigneur, j'ai été envoyé pour compter tes pas et te donner ta récompense. » A ces paroles, l'ancien fut réconforté et, plus zélé encore, il s'installa cinq milles plus loin. » (Abba 75).
« Saint Benoît conçoit la vie monastique comme un labeur incessant : le retour vers le Père et donc, la conversion. La vie monastique n'a de sens, n'a de poids que par rapport à la quête de Dieu. Nous en sommes tous conscients. Nous sommes donc en stage permanent, en apprentissage constant de la vie éternelle. Et l'Eglise est garante de notre croissance spirituelle normale, avec l'apport de ses sacrements, l'Eucharistie principalement comme viatique, le pain des voyageurs. Elle nous fait devenir Dieu. »


