La lettre aux Amis n°68

Sommaire

Profession solennelle
du frère François Diabel de l'Amour

Lecture de la charte
Lecture de la charte

Le frère François s'est engagé définitivement dans notre communauté le 7 janvier dernier, le jour de la fête de l'Epiphanie. La fête fut belle. Voici le témoignage que nous laisse notre jeune frère.

« Mon désir terrestre a été crucifié et il n'y a plus en moi qu'une eau vive qui murmure : viens vers le Père »
(St Ignace d'Antioche)

Il est très difficile de raconter un événement surtout quand celui-ci nous concerne très personnellement. La discrétion est quelque chose de très important dans la vie monastique. Pourtant, il m'est aujourd'hui demandé de vous conter le grand événement de ma vie qui a eu lieu à Keur Moussa, dans notre monastère, le 7 janvier dernier, jour de l'Épiphanie du Seigneur. Mais comment vous raconter un tel événement sans faire une petite excursion dans le passé en visitant ma « pensine » 1 qui nous mènera sur le Pont de l'Ile aux Coquillages, Fadiouth. C'est en effet en montant ce fameux Pont, un mardi de carême de l'année 1994, que tout commença…, que tout bascula peut être… ?

La rencontre qui changea ma vie.

Père de Ribes et Diabel

Durant le carême de l'année 1994 il faisait une chaleur accablante. C'est en montant le Pont de Fadiouth que je fis la rencontre d'un moine. Je ne savais d'ailleurs pas qu'il s'agissait d'un moine. L'homme était grand et blanc. Quelque chose de limpide, d'apaisant, de sûr, de stable et de vrai, émanait de cet homme. Il y avait quelque chose de plus chez cet homme. Vous savez ce plus qui vous touche au fond des entrailles et vous bouscule, à la suite de certaines rencontres… Ce moine était le Père de Ribes alors abbé de Keur Moussa. La rencontre fut brève mais très dense. Les quelques mots échangés me bousculeront et m'inciteront à en savoir plus sur les moines. C'est ainsi que commence une amoureuse vie à l'école de saint Benoît sous le regard de Dieu. La rencontre avec quelqu'un n'est pas en elle-même éclairante et bénéfique. Il faut aller au-delà… il faut aller en profondeur pour donner sens et fécondité à une rencontre, c'est ainsi, à mon avis, que la rencontre peut changer une vie, notre vie. Dans mon cas, il en était ainsi.

L'avant profession

Un proverbe africain dit : « un arbre qui tombe fait beaucoup plus de bruit qu'une forêt qui pousse ». Mais une forêt ne pousse pas toute seule. Il faut de l'eau, du soleil.

Ainsi, avant ma profession il a fallu traverser plusieurs moments, parfois très douloureux, très marquants mais tous, déterminants. Dieu seul suffit.

Ma profession

Le grand jour est arrivé. Nous sommes le 7 janvier 2006, solennité de l'Epiphanie. C'est mon jour. Je suis ému. Ma joie est grande et j'ai peur de m'évanouir sous le poids de l'émotion. La cour d'honneur où se déroulera la célébration de la profession commence a se remplir de monde…Il va être 15 h 30, l'heure où la messe doit en principe débuter et on ne sonne toujours pas. Je m'inquiète. En fait les deux routes qui mènent au monastère sont bondées. Pas à cause de la profession, rassurez-vous, mais parce qu'il y a un gros accident sur la route de Thiès, la route elle-même étant en réfection. La circulation est bloquée. Ce blocage a, bien entendu, une répercussion sur la route de Dakar empêchant ceux qui ont quitté la capitale d'arriver à Keur Moussa. Jamais les téléphones portables n'ont sonné comme ce jour à Keur Moussa. Le Père abbé demande de mettre la cérémonie à 16 h pour permettre à ceux qui sont sur les routes d'arriver. Hélas rien. A 16 h la célébration commence tout de même avec les personnes déjà présentes…

Famille

C'est par une chanson traditionnelle Sérère 2, interprétée par des femmes de Mbissel, mon village d'origine, qu'a débuté la procession. Cette belle mélodie qui m'a permis de faire un pèlerinage aux sources liait ainsi ma profession, mon don total à Dieu, avec le destin spirituel de mes aïeux. Cette chanson que les femmes immortalisaient à la mémoire auditive du jeune marié autrefois, devant la maison de celui-ci avant l'arrivée de l'épouse, m'a ébranlé et a réveillé une joie et une confiance insoupçonnées en ma culture africaine. Est-ce peut être un message sur le travail que nous avons encore à faire en ce domaine dans notre monastère ? La culture africaine, comme toute autre culture, ne peut être conçue comme quelque chose de donnée une fois pour toute, mais elle est à penser plutôt comme un destin à construire…

À la suite de cet hommage rituel, riche de sens, le Père Abbé, après quelques mots de bienvenue à l'adresse de ceux qui sont venus partager la joie de notre communauté nous invita tous à l'action de grâce pour moi et pour l'Église entière. J'étais rayonnant… Toutes les personnes que j'avais rencontrées à la genèse de mon appel à suivre le Christ dans la vie monastique étaient là. J'essayais de remettre les cartes du puzzle dans ma tête. Heureusement que j'ai encore la « pensine » que je vous invite à nouveau à visiter. En effet l'homme que j'avais rencontré 10 ans auparavant, le Père de Ribes était là auprès de moi, fatigué par le poids de l'âge. Après cette rencontre, le premier prêtre à qui j'ai parlé de mon désir d'entrer au monastère était là, en la personne de l'abbé Stanislas Diouf, alors vicaire à Joal. Le premier moine que j'ai rencontré et à qui j'ai parlé à mon arrivé à Keur Moussa était le frère Jean Marie, alors Portier : il fait, en ce jour de ma profession, office de cérémoniaire. Enfin le premier moine qui m'écrivit, qui me reçut au noviciat, alors Père Maître, et qui me reçut à la première profession simple, était là pour recevoir ma profession solennelle : c'est notre Abbé actuel, Dom Ange Marie. C'est seulement merveilleux.

Oser dire OUI pour toujours aujourd'hui

À Keur Moussa nous sommes dépositaires d'un riche et lourd héritage. Cet héritage s'inscrit dans une tradition solesmienne, qui doit de plus en plus s'insérer dans notre tradition, dans notre culture, non pas seulement de manière superficielle, mais dans un travail de fond qui se passe à l'intérieur.

Tradition

On observe un intérêt croissant pour la jeunesse catholique du Sénégal de dire haut et fort qu'elle existe. Cela est important pour nous religieux, jeunes religieux de dire devant tous notre FIAT. Dans un pays à grande majorité musulmane, l'engagement défini par les vœux solennels interroge notre société et l'oblige à se poser les questions essentielles. Ils veulent savoir ce qui nous fait tenir un tel engagement. Ils veulent savoir ce qui peut bien nous pousser à poser un tel acte, à dire non aux « belles distractions de la vie » comme ils disent ? Dire OUI aujourd'hui au Sénégal est donc un grand signe d'évangélisation pour nos frères musulmans. Mais pour dire OUI, il faut se savoir soutenu par une communauté qui t'aime, par des frères qui prient pour toi et le plus important, se savoir aimé et appelé par Jésus le Christ qui transforme nos vies. Je peux dire que ma vie est aujourd'hui transformée par la grâce de cette profession. J'ose dire, mais timidement avec saint Paul, que « ce n'est plus moi qui vis, mais Christ qui vit en moi »

Par cette profession, l'Église a reconnu en moi une nouvelle pousse dans le grand arbre bénédictin. Mais pour croître j'ai besoin de cette sève bénédictine et de votre prière à vous tous, afin de devenir parfait dans le Christ.

Les lendemains du « Suscipe »

Suscipe

Ce sera certainement le moment inoubliable du 7 janvier dernier. Le meilleur moment de ma vie sans aucun doute. Quand, debout les bras étendus, en face du Père Abbé et des autres prêtres, le dos tourné à l'assemblée et à mes parents j'ai chanté le verset du psaume 118 : Reçois-moi, Seigneur, selon ta parole et je vivrai. Et ne me confonds pas dans mon attente. Tout est dit dans ce texte. Ce texte que je chante trois fois aidé par la communauté qui le reprend à chaque fois dit l'importance de la supplication, l'importance aussi du soutien de la communauté et cela ne se limite pas à mes frères moines, mais s'étend à vous tous, parents, amis et fidèles croyants. Je supplie le Seigneur de me recevoir tel que je suis, avec mes bosses et mes creux, avec ma faiblesse et ma force. Car comment aller jusqu'à lui s'il ne me reçoit pas comme je suis ? Il suffit que le Seigneur me reçoive pour que je vive…

Mais je ne suis pas naïf pour autant, je sais que, pour que ma plante fleurisse, j'aurai encore à surmonter des épreuves. Je sais que je réussirai en prenant « les armes très puissantes et glorieuses de l'obéissance » pour combattre au service du Seigneur mon Christ, pour reprendre le prologue de la Règle de saint Benoît, mais je suis convaincu que cette réussite ne pourra se réaliser sans la présence et le soutien fidèle et fraternel de mes frères et aussi de vous.

Humainement je vis une nouvelle situation. Mes vœux définitifs prononcés le 7 janvier dernier m'unissent à ma communauté, et la stabilité garantit cette attache. J'en avais toujours le sentiment, mais depuis le 7 janvier dernier j'ai part entière, sur un pied d'égalité à la vie de Keur Moussa qui me reçoit. Je suis désormais du bercail pour le meilleur et pour le pire. Mais il reste à vivre, vivre de la vie de Celui qui gratuitement m'a dit Viens à ma suite. Il s'agit aujourd'hui par les actes que je poserai, par le souffle que je respirerai et que je ferai respirer, de m'identifier au Christ Sauveur. Et à m'identifier à Lui jusqu'au bout. Votre devoir est de prier pour moi.

Conclusion

Pour conclure, je tiens simplement à vous dire à tous : merci de vos prières que je vous encourage à poursuivre. Priez pour nos familles, pour notre communauté. La cérémonie de ma profession fut très simple et très belle. Le grand absent de ce grand moment fut mon cher Papa retenu chez lui par la maladie. Priez beaucoup pour lui. Il est âgé et a une hémiplégie, donc il ne peut plus bouger. Je lui ai fait une visite néanmoins avant la profession avec le Père Abbé et je suis retourné le voir un mois après la profession.

Pour finir, disons avec saint Bernard 3 :

GRÂCES TE SOIENT RENDUES,
Seigneur Jésus,
A toi qui as daigné nous agréger
A ton Église bien-aimée,
Non seulement pour être tes fidèles,
Mais encore, pour être intimement unis à toi
Dans de chastes embrassements
Joyeux et sans fin,
La face découverte, nous aussi,
Contemplant ta gloire,
Gloire que tu possèdes en commun
Avec le Père et l'Esprit Saint
Dans les siècles des siècles.
AMEN.

 

1 Dans le monde d'Harry Potter, la « Pensine » est un flacon en cristal qui sert à conserver un souvenir que l'on peut ainsi revivre plus tard.
2 Sérère ethnie du Sénégal vivant dans la région de la Petite Côte et dans le Sine Saloum.
3 Saint Bernard 12e S. Cant., 11.

Tél.: (221) 33 836 33 09 • Fax : (221) 33 836 16 17 • Mentions légales