Le 23 juin 1963, inauguration du monastère

Article paru dans "Horizons Africains"

A Keur Moussa le 23 juin 1963 le Révérendissime Père Abbé Dom Prou bénit solennellement la nouvelle filiale de Solesmes. C'est dans une atmosphère très recueillie, d'où n'était pourtant pas exclue une bien légitime liesse, qu'a été béni et solennellement inauguré le nouveau monastère bénédictin de Keur Moussa, première fondation en Afrique de la célèbre Abbaye de Solesmes.

L'arrivée du Président Senghor

Une foule nombreuse de chrétiens tant Africains qu'Européens, abondamment parsemée (comme il se devait) de soutanes et de robes blanches s'était massée au abords du monastère. Il serait vain de vouloir citer toutes les personnalités qui avaient tenu à participer à cette journée historique pour la chrétienté du Sénégal ; mais leur nombre et leur qualité témoignaient hautement de la grande sympathie qui entour déjà « nos » moines de Keur Moussa, et de l'intérêt que tous les milieux portent à leur fondation.

La cérémonie comportait d'abord le chant solennel des Premières Vêpres de Saint Jean-Baptiste. Inutile de dire que, malgré le petit nombre des moines et l'alternance de leur chant, si pur et si léger, avec celui, si lourd, d'une foule peu exercée à la discipline grégorienne, ce fut un régal tant pour les yeux et les oreilles, que pour le cœur et l'esprit.

Au Magnificat, les sirènes et les pétarades des motards annonçaient l'arrivée de Monsieur le Président de la République, que le Rme Père Abbé, accompagné d'un moine, alla accueillir avec les honneurs liturgiques dus à son rang.

Prenant ensuite la parole, l'Abbé de Solesmes exprimait, en termes très élevés, sa reconnaissance aux personnalités présentes, et en particulier aux « Amis de Keur Moussa », et aux réalisateurs du Monastère ; puis, s'adressant aux fidèles présents, et, à travers eux à tous les croyants du Sénégal, il précisait en ces termes la vocation des moines et le but de leur venue au Sénégal.

Allocution de Dom Prou, Abbé de Solesmes
« Les moines sont des hommes choisis par Dieu pour ne s'occuper que de Lui, Le chercher dans le recueillement d'esprit qui ne se sépare du monde que pour mieux parvenir au colloque habituel avec le Seigneur, Le louer dans le sacrifice eucharistique et l'Office divin, de façon recueillie et fervente, et attendre en l'anticipant dans la foi avec les ardeurs de l'espérance et de la charité, la Bienheureuse éternité.
Ne croyez pas, mes frères, qu'il y ait là désintéressement et égoïsme de leur part. Pour quiconque sait dépasser la sphère du matériel, du visible et de l'immédiat, il est facile de comprendre que la retraite de ces hommes est utile au monde, que leur prière, celle de leurs lèvres, mais tout autant celle de leur cœur et de toute leur vie, s'élève vers le Seigneur comme l'hommage de toute l'Église et de toute l'humanité, et fait retomber sur cette humanité, les grâces divines dont elle a tant besoin.
Pour ceux qui ont la foi, il est juste que le Seigneur trouve des hommes dont toute la vie soit consacrée au culte st à la louange de sa gloire de ses miséricordes et de sa beauté : « Confitemini Domino quoniam bonus quoniam in saeculum misericordiae ejus ». L'Église, mère des âmes, a besoin, certes, que certains de ses enfants consacrent leur activité à exercer, pour le salut du monde, sa fonction prédicante et c'est l'honneur des Apôtres et des Missionnaires.
Mais, Épouse du Seigneur, elle requiert aussi que certains autres s'attachent à la Beauté de son Époux, d'une façon plus directe et manifestent plus particulièrement au monde sa fonction priante. Ils sont, eux aussi, missionnaires de cette façon. Et voilà pourquoi, suivant en cela l'enseignement de ses prédécesseurs, le regretté Pape Jean XXIII rappelait encore récemment que la vie monastique contemplative est une des structures essentielles de l'Église et nous avons été très émus d'apprendre que, dans son agonie, avait cité parmi les richesses de l'Église qui lui tenaient le plus à cœur, les Grands Ordres monastiques : « i grandi ordini monastici ». C'est le langage de la foi de ceux qui ont compris, selon la parole de Bossuet au Maréchal de Bellefonds que « le réel est de n'être que pour Dieu ». C'est le vôtre, j'en suis sûr mes frères, car vous comprenez tout ce qu'une vie de prière, de recueillement et de sacrifice, peut avoir d'efficacité non seulement sur le plan personnel mais aussi pour collaborer à la grande œuvre du salut du monde. Vocation nécessaire et utile, mais aussi vocation difficile, car l'homme qui veut pleinement trouver Dieu, doit renoncer à beaucoup de choses d'ici-bas.
L'exemple de Saint Jean Baptiste et sa parole, tels que nous les font connaître les Évangiles, suffiraient à nous en persuader. Il a entendu mystérieusement l'appel à mettre tout son intérêt, toutes ses forces, toute sa vigilance, tout son amour à la conquête de l'unique nécessaire, le Royaume de Dieu, c'est-à-dire Lui-même. L'appel est glorieux pour ceux qui savent qui est Dieu, mais il est exigeant pour celui qui l'a reçu. Il faut à Jean, dès l'enfance, vivre dans une grande austérité et par la suite fuir le monde et gagner le désert. S'y mettre sans cesse à l'écoute de la voix du Seigneur ; retrancher tout ce qui, du côté de la volonté propre, de la chair ou des biens de ce monde, risquerait de faire écran entre Dieu et lui ; diminuer pour qu'il grandisse, le servir avec l'ardeur d'un amour généreux et parler de lui avant tout par l'exemple de sa vie ; faire toute la place au Seigneur dans sa vie, disparaître devant Lui, disparaître en Lui, c'est en cela que Saint Jean Baptiste est le modèle de la vie monastique. Cette recherche assidue de Dieu n'est pas chose facile. Et si la vie active rencontre bien des difficultés dans son exercice, la vie contemplative n'en manque pas, elle non plus. Et pour être différente, elle peut n'être pas moins redoutable.
Et voilà pourquoi, mes biens chers frères, en terminant ces quelques mots, je vous demande de prier pour que le petit monastère qui débute aujourd'hui, soit béni de Dieu, ait la grâce de former de saints moines et d'initier de jeunes vocations africaines à cette recherche du Seigneur qui, en lui rendant gloire, sera le bien du Sénégal et de toute l'Église. C'est notre désir le plus cher, et nous en confions avec espérance la réalisation à la tendresse du Cœur Immaculé de Notre Dame, Reine et Mère de cette maison ».

La cérémonie se poursuivit ensuite par la bénédiction des principaux endroits où sera menée la vie monastique. Ce que le Rme Père Abbé faisait solennellement ce jour-là est d'ailleurs renouvelé chaque Dimanche pour attirer sans cesse la bénédiction et la présence de Dieu sur ces lieux.

Devant l'autel où descendra chaque jour Notre Seigneur, « Lumière pour tous ceux qui viennent à Lui », le Père Abbé demanda « que tous les croyants obtiennent ici le pardon de leurs péchés, la délivrance de leurs angoisses et la grâce d'entrer enfin dans les splendeurs du paradis ».

Le cloître relie l'Église, centre du monastère à toutes ses dépendances. C'est un lieu de passage, mais aussi de silence et de prière, autour duquel se déroule toute la vie monastique. L'oraison demanda pour lui « la présence de l'Ange de la Paix et la mise en fuite des démons ».

Le Rme Père Abbé bénit ensuite le Chapitre où les moines se réunissent pour entendre la Parole de Dieu, donnée par celui qui tient la place du Christ parmi eux : « Que ce lieu, dit-il, soit celui de la sainteté, du la pureté, de la douceur de l'obéissance ».

Après la réfection spirituelle des âmes, vient celle du corps. Elle a lieu au réfectoire, où les moines prendront leur nourriture en rendant grâces à Dieu. Et comme Dieu se trouve partout dans la maison, le Père Abbé alla même bénir la cuisine et la réserve des aliments, « afin que les serviteurs de Dieu aient le nécessaire dans le vivre et le couvert ».

Montant à l'étage, le Père Abbé s'arrêta d'abord devant la bibliothèque : Dieu nous a donné un Livre qui renferme sa Parole ; c'est ce Livre, avec les Commentaires qu'en ont fait les Docteurs de l'Église, que les moines trouvent d'abord dans leur bibliothèque. Ils y trouvent aussi les ouvrages qui leur apprennent la science de Dieu et des hommes.

L'Abbé bénit ensuite les cellules où les moines prieront, travailleront et prendront leur sommeil : « Seigneur, Vous qui veillez sans dormir sur l'Église d'Israël, bénissez le repos que vos serviteurs prennent après leur travail ; gardez-les des illusions des démons et faites qu'ils sentent votre présence jusque dans leur sommeil ».

Devant l'Infirmerie, il demanda à Dieu pour les malades « le secours et la consolation de sa visite ».

Enfin, revenu devant les portes de l'Église comme en présence des portes du Paradis, il demanda au Christ que la paix règne en ce monastère, afin que d'une seule voix et d'un même cœur, les moines y chantent : « Grand est Notre Seigneur, grande est sa puissance et sa sagesse. Amen ».

Quand tout le monastère fut ainsi consacré au Seigneur, Son Excellence Monseigneur Thiandoum, Archevêque de Dakar, prit la parole :

Allocution de Mgr Thiandoum, archevêque de Dakar « Je voudrais tout d'abord exprimer ma profonde gratitude au Révérendissime Père Abbé Dom Prou et aux chers Pères Bénédictins de Keur Moussa. Au moment où s'inaugure officiellement la vie monastique au Sénégal il m'est agréable de leur redire ma confiance, et le grand espoir que le pays, l'Église, le Diocèse de Dakar, fondent sur la mission qui leur est confiée, de promouvoir la vie contemplative dans le pays afin que, chez nous, l'Église soit complètement implantée.
Chers Pères Bénédictins cette belle assistance, que M. le Président de la République du Sénégal et les plus hautes personnalités ecclésiastiques ont voulu honorer de leur présence, cette belle assistance est déjà les prémices d'un apostolat fécond, apostolat dont notre pays a grandement besoin pour continuer d'incarner les valeurs spirituelles religieuses dont l'Afrique est fière.
Notre pays, le continent africain, connaît déjà la vie monastique : avec Keur Moussa au Sénégal, il y a des monastères au Cameroun, à Bouaké, à Tioumliline et, dans quelques mois peut-être au Dahomey et en Haute-Volta. Nous connaissons leur rayonnement et, l'attraction qu'exerçant les monastères en Europe ; il suffit de citer : en France, La Pierre qui Vire, l'Abbaye de Solesmes ; en Italie le Mont Cassin ; en Espagne, Montserrat : abbayes qui sont autant de pôles d'attraction de vie spirituelle, d'étude, de travail manuel. Et pourquoi Keur Moussa ne serait-il pas un pôle d'attraction de prière, d'étude, de travail manuel pour notre Sénégal ?
Chers diocésains, chers chrétiens du Sénégal, cette maison est désormais vôtre. Vous avez voulu venir nombreux à la fois pour montrer votre sympathie pour cette première équipe de Keur Moussa et pour dire combien vous êtes désireux de venir vivre ici une belle vie liturgique, réfléchir devant le Seigneur afin de puiser à ces sources spirituelles dont le monde d'aujourd'hui a tant besoin.
Que le Seigneur, qui va nous bénir tout à l'heure, fasse que de grandes grâces germent ici et que ce jour soit pour le Sénégal un début de rendement spirituel qui ira en s'augmentant pour la gloire de Dieu, pour le bien de toutes les populations et pour notre joie à tous. Amen ».

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