25 juin 1962, bénédiction de la première pierre du monastère de Keur Moussa
Allocution de Dom Champetier de Ribes
Excellence,
Le jour de votre sacre, en adressant pour la première fois la parole aux fidèles de votre diocèse, vous exprimiez comme conclusion, ce verset que vous empruntiez à la devise de Mgr Jalabert : « Pinguescent speciosa deserti... », « les oasis du désert refleuriront ». La cérémonie que vous avez bien voulu accepter de présider aujourd'hui, malgré les occupations écrasantes de vos premières semaines d'épiscopat, est déjà une réponse à ce désir du cœur. L'eau qui a jailli sur cette terre aride de Keur-Moussa n'est-elle pas le symbole et la promesse des bénédictions spirituelles que le monastère qui va s'édifier aura pour mission d'attirer de façon toute spéciale sur la terre sénégalaise ?
Vous connaissez. Excellence, les raisons qui ont déterminé le Père Abbé de Solesmes à entreprendre cette fondation sur la demande de votre prédécesseur Mgr Lefebvre dont nous ne pouvons manquer d'évoquer aujourd'hui le souvenir avec une affectueuse reconnaissance. Nous savons qu'il se réjouit avec nous de voir la réalisation d'un désir longuement caressé ; car, avec un grand esprit de foi, il avait depuis longtemps compris le rôle important des communautés contemplatives dans la vie de l'Église. Il nous a laissé en nous quittant une lettre sur la prière où se trouve exprimé de façon simple et profonde l'enseignement traditionnel de l'Église sur ce sujet. Au regard de la foi, c'est la prière qui est le ressort de toute activité vraiment surnaturelle dans le monde ; et des vies consacrées à la prière sont indispensables pour que ce ressort ne se détende pas. C'est dans le même esprit de foi que l'Abbaye de Solesmes a voulu répondre à l'appel que le Sénégal lui adressait par la voix de l'archevêque de Dakar. Dépositaires du trésor des traditions monastiques que par saint Benoît l'Europe a reçu autrefois des premiers moines d'Égypte et de Syrie, nous devions à notre tour en faire bénéficier ces jeunes chrétientés africaines qui arrivent à l'âge de leur pleine maturité et chez qui l'Église doit se développer avec sa structure complète, dont la vie contemplative fait partie intégrante. Telles sont les raisons de notre présence ici en ce jour, et nous savons, Excellence, que ces raisons vous les faites vôtres. Car vous aussi vous avez voulu placer votre épiscopat sous le signe de la foi ; vous avez voulu parler à vos diocésains, dès le premier jour, le langage de la foi. Cela suffit à nous donner l'assurance que dans ce diocèse de Dakar la vie contemplative sera comprise ; les vocations que Dieu fera germer seront aidées et encouragées, sans que rien ne soit altéré, des saintes exigences qu'elles comportent. C'est que la fécondité de l'institution monastique est attachée à sa fidélité à l'esprit de retraite, de silence et de prière. Si elle a laisse dans l'histoire la trace d'une influence civilisatrice profonde, c'est que s'est réalisée par elle la parole de l'Évangile : « Cherchez d'abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout le reste vous sera donné par surcroît... Une seule chose est nécessaire... » Nous avons conscience de la lourde responsabilité qui pèse sur nos faibles épaules au moment où nous entreprenons une œuvre si grande au regard de la foi, et c'est pourquoi nous vous remercions de nous apporter aujourd'hui l'encouragement de votre présence et de votre prière. L'affectueuse et cordiale sympathie que vous nous avez déjà témoignée nous est un précieux réconfort et tous vous en disons notre très respectueuse reconnaissance.
Nous sommes heureux de saluer auprès de vous les personnalisés civiles et militaires et tant d'amis dévoués qui ne nous ont pas ménagé leur appui, et qui ont voulu, en venant nombreux ici, nous témoigner l'intérêt qu'ils prennent à notre entreprise.
Nous les en remercions de tout cœur, et parmi eux tout spécialement les Pères et les Séminaristes de Sébikotane qui nous ont reçu avec une grande délicatesse dans l'intimité de leur famille, les missionnaires et le clergé africain, les religieux et religieuses auprès de qui nous avons trouvé un accueil si fraternel. Nouveaux venus sur le champ d'apostolat où ils travaillent depuis longtemps avec tant de dévouement, nous leur sommes reconnaissants d'avoir compris que notre présence ici n'était pas un luxe inutile, à un moment où l'on manque de prêtres dans les missions. Ils savent que le monastère sera pour eux, et pour tous ceux qui viendront frapper à sa porte, un asile de retraite, de prière et d'étude ; ils savent aussi qu'on y priera très particulièrement pour les besoins spirituels de leurs missions.
En cette fête de saint Prosper d'Aquitaine, patron de Dom Guéranger, le restaurateur de Solesmes et de la vie bénédictine en France au XIXe siècle, qu'il me soit permis d'évoquer en terminant le Père Abbé de Solesmes et les moines de l'Abbaye, vers qui se tourne en ce moment notre très filiale et fraternelle affection. La pierre que vous allez bénir tout à l'heure. Excellence, est le signe du lien vivant qui va continuer d'unir l'Abbaye mère et sa fille sénégalaise. C'est par les vivants que la vie se transmet. C'est grâce à la sève vigoureuse du tronc solesmien, grâce aux prières, aux efforts et aux sacrifices de tous ses membres que l'oelig;uvre que nous entreprenons a été rendue possible et qu'elle pourra continuer à se développer. Unis à eux dans une même prière d'imploration confiante et de reconnaissance., nous sollicitons, Excellence, votre bénédiction sur ce modeste début de nos travaux, afin que ce désert bien monastique dans lequel nous vous accueillons aujourd'hui soit fécond en fruits de grâce et de salut, afin que l'on puisse dire de lui en toute vérité, la parole que je citais en commençant : « Pinguescent speciosa deserti » ; oui, sous la protection de Notre-Dame dont le Cœur Immaculé veillera sur ce lieu avec une particulière tendresse, un oasis fleurira dans cette terre encore déserte, et les âmes viendront y chercher la lumière et la paix.

